"Putain mec jsuis deeeeechiré !" Kevin explosa de rire en tapant sur sa cuisse et devint un peu rouge. Voilà cinq heures que ces deux gars avaient mangés leurs repas magique. C'était un pote à eux qui leur avait trouvé ce plan.
"Putain les mecs, y'a un espèce de pédé qui vit près de chez moi qui reçoit tout le temps des merdes d'Hollande par colis, la vérité c'est un vrai ouf ce mec ! Grave un vieux gars t'as vu, genre grosse tapette qui s'prend trop pour un malade !
- Vas y ! Mec, j'ai 20 E là, tu veux le défoncer ? Tu m'amènes son prochain colis, jsuis sur y'a moyen que ça soit d'la vraie weed ça s'ra vraiment frais, vieux !"
C'était comme ça que ça avait commencé, mais il s'était avéré que l'espèce de pédé ne commandait pas d'herbe de Hollande, mais des champignons hallucinogènes, plus particulièrement des philosopher stone. L'autre, dégouté, avait déclaré qu'il touchait pas à ça, il connaissait des mecs que ça avait rendu fou en une fois et il préférait en rester au spliff, alors Kévin avait appelé un vieux pote à lui, du genre à trainer dans sa cité depuis qu'il est en âge de marcher, mais qui galérait encore pour réussir le lycée, et ils avaient bouffé ça dans un canapé, en regardant dismissed sur MTV.
Là, ça faisaient trois heures que Kévin et Lucas riaient et se contorsionnaient en regardant autour d'eux. L'effet de la psilocybine leur retournait le cerveau à tel point qu'on eût dit qu'ils étaient retombés en enfance. Ces deux gars qui n'avaient cessés d'écraser leur personnalité à coup de télévision et de conneries, dont l'esprit était ramolli par le shit et dont toute trace de volonté créatrice ou d'empathie avait disparue s'émerveillaient maintenant de chacun des nouveaux éléments rencontrés dans le HLM merdique dans lequel ils passaient leur soirée : une plante, cette vieille chatte qui n'arrête pas de miauler, le ciel à travers la fenêtre et le riz posé sur la table de la cuisine.
"Moi aussi jsuis trop high, mais je psychote grave là, c'est violent !" Venait de répondre le pote d'enfance de Kévin, qui parlait tout en bougeant ses mains d'un air mystique.
-Hahaha !! explosa de nouveau Kévin, regarde toi avec tes mains là, c'est juste géant !
- Genre tu dis géant, toi ! Vas y mais mec t'as plus la même tête j'en peux plus ! Fais tourner un bédo s'iiil te ... Ouais nan en fait j'ai trop pas envie méfu, par contre ça t'dit pas on sort vite fait ?
- T'es ouf, il est à peine 23h mec, y'a encore des p'tits qui jouent en bas tout ça, t'as cru j'allais descendre comme ça !
- J'avoue, conclu Lucas avant de retomber dans ses pensées"
Un long silence s'installa dans l'appart', Kévin collait son oreille au sol et aux murs pour détecter un bruit sourd qu'il prétendait entendre ("ça me stress tu sais pas", affirmait-il presque sans cette agressivité qui accompagnait habituellement chacune de ses paroles) tandis que son pote se contentait de fixer la fenêtre en fronçant les sourcils, l'expression d'un religieux devant la lumière divine peinte sur son visage encore un peu boutonneux. Les minutes passaient ainsi, élevant les deux jeunes dans un délire de plus en plus éloigné de la réalité : les couleurs se tordaient, Kévin croyait entendre ce son mat à intervalle régulier frapper les murs de l'appart' tandis que le mutisme de son pote l'empêchait temporairement d'entendre quoique ce soit, le plongeant dans un univers nouveau et muet. Quand Lucas lança un "Vieuuuux, putain ça y est !" qui lui sembla résonner dans tout l'immeuble, Kévin se retourna vivement : il avait les pupilles complètement dilatées et la bouche crispée dans un sourire d'une force qui touchait presque à la violence.
"Quoiiii ? Demanda-t-il d'un ton que Lucas ni personne ne l'avait connu
- Tu vois je psychote depuis tout à l'heure, mais mec faut que tu m'écoutes !
- Vas-y ! Mais c'est comme moi hier...
- ...Ta gueule, deux secondes, s'iiil te plait ! Voilà, tu vois, j'ai badé tout a l'heure, parce qu'on était enfermés dans ton mini-appart' (l'autre commençait à protester mais se tut de lui-même, se jugeant seul ridicule d'une agression aussi absurde), et j'voulais voir dehors parce que j'me sentais complètement enfermé, enfin un délire chelou, mais vraiment violent... Après, j'ai regardé par la fenêtre, et j'ai sentis que même si je sortais, j'me sentirais toujours aussi enfermé. Tu vois, je trainerais le long des allées, à la limite j'pourrais aller au centre ou bien me trouver une fausse forêt pour me sentir cool, mais nan ça changerait rien ! (Kevin l'écoutait maintenant attentivement, et jamais il n'avait écouté quelqu'un, même un ami, aussi longtemps sans penser à autre chose). Donc du coup, j'me suis dit que si j'étais pas enfermé a cause des putains d'immeubles et tout ça, c'est que j'étais enfermé quelque part là (il montra sa tête du doigt, et Kévin vit son autre main s'envoler pour toucher son cœur, il secoua la tête et se remis à boire ses paroles). Tu vois, on fait tous des trucs complètement attendus, on est là, dans cet immeuble, avec tel adresse tout ça, et il est telle heure, et on fait ça, et demain on fera ça, à tel endroit, tout ça, et c'est là qu'on est bloqués mec ! Ça fait j'sais pas combien d'années qu'on s'enferme, vieux ! Tu vois, j'me suis entendu dans ma tête, j'disais "On est plats, on est en deux dimensions", temps et espace mec, tous ces trucs qui s'opposent, yin yang et machin truc, t'as vu ? "
Kévin paraissait captivé : les yeux grand ouverts, il affirma en signe d'encouragement :
"Vas y, va plus loin, ce que tu m'dis c'est en train de putain d'entretenir l'autoroute du soleil qui trace sur mes joues.
- Stylé ! Bref, j'me suis vu bloqué dans un enclos à quatre murs, que le seul moyen d'en sortir c'était ds'envoler par le trou au plafond. Enfin tu vois, j'me dis qu'il faut que j'trouve le moyen de ...
- Putain mais t'entend pas les "boum boum" là ? ça fait un rythme limite, c'est ouf !! YAHHHHH !! Haha c'est génial mec !
- Calme toi, deux secondes, dit précipitamment Lucas en posant une main sur l'épaule de son ami. Faut vraiment que tu m'écoutes, j'crois qu'on peut se libérer tu vois. J'sais pas si tu connais Pink Floyd, c'est un délire, mon darron au Maroc, quand on prend la route pour voir la mifa au bled tout ça, il met ça dans la voiture, et il me raconte des trucs de merde, mais en fait c'est ouf ! Bref, non, c'est pas ça que j'veux dire ! En fait, ce qu'on sait pas, et s'que sont en train de me gueuler à la gueule ces putains de champignons qu'on s'est enfilés, c'est qu'il y a plus que deux dimensions, qu'il y en a une troisième qui s'étend à l'infini. Le temps est pas infini mec, pasque quand tu claques, y'a plus de temps, et ça c'est pareil pour l'espace, mais pourtant t'as pas déjà eu le vertige en pensant à l'infini ? C'est qu'il est bien quelque part dans nos p'tites têtes nan ? Pasque sentir l'infini au bout des doigts, c'est vraiment space comme délire ! Bref, donc tu vois, j'me suis dit qu'en créant quelque chose qui existait pas, ou qui avait pas lieu d'exister, on sortait du temps et de l'espace, tu trouves pas ? Putain mec, ça parait tout simple, mais c'est complètement ouf ! Suffit de créer quelque chose de ouf avec ta tête, et tu peux sortir du temps et de l'espace, te libérer de tout ce qui nous entoure vieux ! Toutes ces conneries dont on a rien à foutre !! Il faut qu'on sorte de tout ça !"
Kévin était sous le choc, retourné par les révélations philosophiques de son pote, il lui demanda naïvement :
"Comment on peut sortir mec ? Tu veux créer quoi ? "
Il y eut un silence, Lucas, ce type qui fumait du shit en se vantant de ses bastons contre d'autres mecs de son genre devant sa tour, approcha lentement son visage de celui de Kévin, ce gars pâle avec des beaux yeux verts, mais qui passait son temps à rire bêtement et à agresser les lycéens sans jamais vraiment s'amuser.
"On peut créer quelque chose, on peut changer le cours des choses, modifier la ligne qu'est là d'vant mes yeux, on peut sortir du carré et planer dans les champs du libre arbitre !"
Il posa ses lèvres sur celles de Kévin. Un silence se fit, aucun des deux mecs ne bougea, et puis Lucas passa sa main sur le bras musclé de Kévin. Après, tout fut très rapide. Lucas réprima le dernier geste de refus de Kévin en le poussant contre le sol, puis il passa ses jambes le long de son torse pour être sur lui et l'embrassa à pleine bouche, léchant le bout de ses lèvres avant de pénétrer sa bouche. Kévin recommença à sourire. Lucas avait tout son poids sur lui et lui tenait ses deux mains collées au tapis du salon dégueu de cette salle de banlieue. Kévin ferma les yeux et s'appliqua à rendre à son ami ce baiser; l'angoisse qui aurait dû le frapper à l'idée d'un tel geste se transforma en formidable force insensée de volonté humaine et transcendante. Ce sentiment d'infini que chacun peut ressentir se décupla pour lui et il se sentit comme tomber en chute libre tandis que Lucas redoublait d'ardeur. Il ne bandait même pas, mais il surquiffait cette contradiction avec ce qu'il croyait être, il se sentait lavé par cet acte tabou et c'est comme si enfin il revoyait la lumière. C'était la troisième dimension, il n'était pas là, à embrasser à ce moment là Lucas, mais bel et bien en dehors du temps, dans une salle emplies de couleurs jusqu'à l'infini, et cet instant resterait pour lui une bulle ayant toujours existée et existante pour toujours. Bien sûr, lui ne se disait pas tout ça, en fait, tout ce qu'il y eut pour Kévin, c'est ce bonheur absolu qu'il n'avait pas connu d'puis l'enfance, les couleurs vives et agréables qui se tordaient sur le noir de ses paupières fermées et le rythme de ce son qui allait en s'intensifiant. Kévin avait Lucas sur lui, et il le serrait contre lui à l'en étouffer, et si nous ne devions ne retenir qu'un seul des délires qui traversa le corps, les sens et l'esprit de Kévin durant cette nuit, c'est bien cet instant où il entendit comme des milliers de mains frappant sur un gigantesque tambour en peau de chèvre, des milliers de pieds frappant une terre rouge en dansant, et... Le ciel comme caisson de basse.



